Série Abstraite #1 (extrait), acrylique, encre et crayon de couleur, 2020.

Continuer à créer durant le confinement : une histoire de protocoles

Publié par Tanguy MaxenceR Chêne

Journal du projet

Au début du confinement, j'étais presque prêt à fabriquer mes Signographes*. Évidemment, il en a été autrement. J'ai dû m'adapter pour continuer malgré tout mon travail de création, bien que les outils en bois que j'imaginais au départ ne seraient pas réalisables tout de suite.

*Pour rappel, l'objectif, avec les formes auxquelles j'étais abouties jusqu'ici (voir sur ce journal), est de concevoir des sortes de normographes en bois. Au lieu des habituelles formes géométriques qui les constituent, des formes étranges, non-normées. Elles donnent une nouvelle approche du dessin mais aussi une cohérence singulière aux œuvres qui en seront issues. Ce sont ces normographes de bois contenant mes formes abstraites que j'appelle Signographes.

 

Dans un premier temps, cela ne m'empêche pas de concevoir des protocoles. De la même manière que j'ai conçu les formes de mes futurs Signographes par des jeux combinant le hasard et la contrainte, je compte bien pousser cette démarche jusqu'à ce qu'elle guide la composition des œuvres réalisées avec mes nouveaux outils. J'aborde donc cette notion du protocole, une suite d'instructions préalablement définies, par le biais de l'histoire de l'art. En jetant un œil dans "l'art protocolaire", je constate immédiatement des similitudes avec ma démarche. L'idée de concevoir des outils en s'appuyant sur le hasard fait écho aux fameux 3 stoppages-étalon (1913/1964) de Marcel Duchamp. Les protocoles de Sol Lewitt ne me laissent pas indifférents non plus, et je suis sensible à l'idée d'épuisement des combinaisons (Variations of Incomplete Open Cubes, 1974) ou plus généralement à la démarche d'offrir différentes interprétations d'un même protocole (avec les Wall Drawings qu'il fait réaliser durant toute sa vie). Enfin, le travail de Mathieu Tremblin autour de la notice et des protocoles à activer permet à mes réflexions de se concrétiser.

Grâce à ces recherches, je modifie légèrement l'idée que j'avais du protocole. Il ne doit pas être entièrement pré-écrit avant d'être exécuté, il s'agit plutôt d'imaginer un dispositif permettant de former un protocole au gré du hasard, avec une base d'instructions dans laquelle piocher.

J'aboutis donc à un système de type « jeu de carte », chaque carte étant une instruction. Celles-ci pourraient ainsi être réparties en plusieurs tas, dans lesquels piocher pour former au fur et à mesure, et par le hasard de la pioche, un protocole.

croquis
Croquis d'intention de mon dispositif pour concevoir des protocoles

Cependant, à ce stade de ma réflexion, je n'ai encore écrit aucune instruction. Pour cela, je dois répondre à cette simple question : à quoi vont servir ces consignes ?

Je me place dans la situation où je réalise mes protocoles. D'une part, j'aurais mes Signographes et d'autre part, une feuille blanche, un format à remplir avec mes formes abstraites, pour créer une composition qui pourra ensuite devenir l’œuvre.

J'ai donc besoin de consignes qui me permettent de choisir sur mes Signographes une forme plutôt qu'une autre, et de consignes qui vont me permettre de placer cette forme sur le format à un endroit plutôt qu'à un autre. Ainsi, j'aboutis à deux catégories de consignes.

Les première sont de l'ordre de « Choisir la forme la plus éloignée de moi » ; « Choisir la forme que je trouve la plus belle » ou encore « Pour choisir une forme : fermer les yeux et pointer du doigt au hasard ».

Pour les secondes, je commence avec des consignes très simple du type « Placer à droite / Au centre / Au bord », etc. Puis, pour aller plus loin, j'envisage aussi des interactions avec les formes déjà dessinées du type « Dessiner la nouvelle forme de sorte à ce qu'elle croise deux autres formes déjà dessinées. Si ce n'est pas possible, piocher une nouvelle carte. ».

En inventant ces différentes instructions, je me rends compte de la structure très simple que va devoir prendre mes protocoles : choisir une forme / la placer / choisir une forme / la placer, etc.

Néanmoins, et pour créer des effets de surprises relatifs à la notion de jeu, cette structure est légèrement perturbée par un troisième type de consignes (avec par exemple : « Retourner la feuille » ; « Séparer la forme en deux »...). Cette troisième catégorie sera mélangée aux deux premières.

catégories
En rose : les consignes permettant de choisir une forme
En vert : les consignes permettant de placer la forme
En jaune : les consignes visant à perturber

Finalement, tout cela commence à ressembler à un petit jeu et il est temps d'y jouer !

À gauche, test d'une pioche ordonnée, à droite, test d'une pioche désordonnée.
espace de travail
Espace de travail au moment de la réalisation des protocoles, le format à remplir est disposé au milieu des formes qui sont éparpillées au hasard.

Comme je l'ai évoqué plus haut, je n'ai pas encore pu fabriquer mes Signographes à ce moment du processus. Néanmoins, je trouve une alternative en imprimant mes différentes formes sur papier calque.

Au début, les formats sont grands, les formes petites, et mes protocoles peinent à aboutir à des visuels convainquant, essentiellement parce qu'il faudrait beaucoup de tours de pioche pour remplir le format.

premiers tests 1
premiers tests 2

Immédiatement, j'imprime des formes plus grande et je réduis le format. J'invente aussi des nouvelles consignes au fur et à mesure des essais. Cela me permet d'avoir des pioches plus diverses, et par conséquent au hasard de faire son effet. Par ailleurs, et tout au long de ces différentes sessions de tests (dix-sept au total), je n'ai de cesse d'affiner certaines consignes, d'en supprimer ou d'en ajouter.

Enfin, j'essaie de réaliser chaque protocole plusieurs fois, sur des formats différents. Je remarque que des protocoles identiques peuvent aboutir à des résultats très différents en fonction des formes impliquées. C'est tout-à-fait vers cette conclusion que je voulais tendre, puisque je compte bien sûr réaliser mes protocoles en intervention à l'école de Mackenheim et il serait décevant qu'un même protocole donne des résultats similaires chez tous les enfants.

D'expérience en expérience, je finis par aboutir à une douzaine de compositions que j'aimerais exploiter. Mon choix se porte vers des compositions qui m'évoquent des couleurs, des textures, tout simplement car je compte les transformer en peintures.

croquis

C'est alors que ce fait la bascule entre l'aspect mécanique de mon processus, et son aspect sensible. Je passe à un travail d'interprétation : j'ajoute de la couleur, je favorise certaines formes, en fonction de ce que l'image m'évoque.

Cependant, je prends garde à faire constamment évoluer mon interprétation de l'image, de ne jamais la figer, afin que mes peintures restent abstraites et puissent adopter des évocations multiples.

La technique utilisée est la même que celle de ma Série Végétale 3 que j'évoquais dans mes précédents journaux puisque cette résidence s’inscrit aussi dans mon travail d'illustrateur. J'y vois l'opportunité de passer de sujets concrets liés à l'univers végétal à un univers plus abstrait mais toujours cohérent. Un univers à travers lequel les personnes qui regarderont ces images pourront s'inventer des histoires.

Série Végétale #3, acrylique, encre et crayons de couleur, 2020.

Au bout d'une semaine de peinture, je finalise cette première série. Il s'agit bien de compositions issues du protocole. La contrainte reste un outil, un moyen de parvenir jusqu'à une certaine étape du travail. Elle n'est pas une finalité pour moi, elle doit servir de levier. Le reste du travail, je le laisse à mon interprétation et à ma sensibilité. C'est de cette rencontre entre un processus mécanique relayé par un processus sensible que naissent mes œuvres.

comparatifs
Peintures de ma Série Abstraite #1 (acrylique, crayon de couleur et encre), mises en comparaison avec les croquis de composition qui leur sont liés.
Série Abstraite #1
Série Abstraite #1 (extrait), acrylique, crayon de couleur et encre, 2020.

Cette série terminée, elle me renvoie à différents questionnements. Représente-t-elle un ensemble cohérent, au delà de la technique et des couleurs utilisées ? Les formes seules ne suffisent peut-être pas à assurer une continuité, et l'adoption d'une même technique et d'un ensemble de couleurs limitées confèrent sans doute à cette impression de série. Je me pose alors la question de l’appropriation de leurs formes par les enfants. Parviendra-t-on à créer un univers visuel propre à l'ensemble de la classe ? Ou est-ce que les différences entre les productions des enfants seront telles qu'on n'y verra même plus le travail commun réalisé en amont (la création des formes abstraites) ? Des questions que j'explorerais lors de mes dernières interventions à l'école.

De mon côté, je compte bien évidemment créer d'autres séries, une fois que j'aurais mes véritables Signographes en bois. Par ailleurs, j'ai l'intention de tester à quel point les dessins réalisés avec ces outils pourront être concluant en tant qu’œuvre ou s'il sera toujours nécessaire d'y intégrer mon interprétation plastique visant à transformer le dessin en peinture.

Mais avant tout cela, il s'agit de fabriquer mes Signographes. Le confinement se termine au moment où je réalise mes peintures et, rapidement, je peux prendre rendez-vous dans le FabLab des Ateliers Éclairés, à Strasbourg.