canevas des différentes fins possibles

À la recherche d'une fin

Publié par Louise Morel

Lors de notre première rencontre avec les enfants, nous avions posé les bases du travail, et leur avions expliqué avant de les quitter que nous souhaitions, avec eux, écrire la fin de notre spectacle. 
La fin du conte original nous posant question, nous nous sommes dit qu'il serait intéressant de voir ce que les enfants imagineraient pour conclure cette histoire, et que le fait d'être en groupe pour se questionner nous apporterait une solution juste, réfléchie avec soin, et une fin forcément intéressante.

Début février : émotions et premiers jets

Le premier jour où nous sommes revenus au mois de février, nous avons, comme ce sera toujours le cas, commencé par des exercices et des jeux permettant de concentrer les enfants, de leur donner une dynamique de groupe et de commencer à aborder des thématiques importantes. Ce jour là, les émotions. Au musée des émotions, des statues, sculptées par de petits groupes de sculpteurs devenant ensuite spectateurs, prirent vie et se rencontrèrent pour des échanges parfois... explosifs ! La joie face au dégoût. La peur face à la tristesse. Etc. À travers ce jeu, les enfants se sont rendu compte de la difficulté d'exprimer des émotions uniquement à travers le corps, et ont commencé à se poser la question même du ressenti, en cherchant à l'exprimer concrètement.
Par la suite, ils ont donné naissance à leur toute première production d'écrit, et chacun a individuellement imaginé une fin. Pour aider ceux qui étaient bloqués, nous les relancions à travers les émotions appréhendées plus tôt dans la journée. "Qu'est-ce que ressentent les villageois à ce moment à ton avis ?" "Comment se sent le chef ?". Ceux qui le souhaitaient ont lu courageusement leur premier jet face à toute la classe. Nous avions profité de cette journée pour parler un peu de liberté d'expression, évoquer les attentats de Charlie Hebdo, pour faire écho au sujet du conte, à ce qu'il est possible de faire et ce qu'on ne peut pas faire. Nous voulions également que chacun se sente libre de parler librement devant la classe, d'exprimer ses idées sans qu'il n'y ait moquerie, rire, ou jugement d'aucune sorte. Nous l'avions annoncé en début de première séance en janvier, et l'avons systématiquement répété par la suite, la principale règle à suivre était le respect de l'autre, englobant l'écoute, et le fait de ne pas se moquer.
Nous avons quitté la classe ce soir là avec 21 textes remplis d'imagination.
Ici, les villageois assaillaient la maison du chef pour détruire ses roses noires ("Allons plutôt tout couper chez lui, ça ne lui fera pas plaisir et nous lui expliquerons que nous non plus ça ne nous a pas fait plaisir."), la loi du talion, "oeil pour oeil, dent pour dent" revenant assez régulièrement ("Quand le chef se leva on entendit un cri dans toute la ville. Plus aucune fleur dans le jardin du chef."). Là, le chef était emprisonné, voire même exécuté ("Les villageois allèrent tuer le chef. Puis tout rentra dans l’ordre."). Plus loin, une fleur magique était nécessaire à la recette qui apporterait la solution ("la fleur enchantée est la fleur qui chante devant une personne qui a du coeur."). Plusieurs fois un piège était tendu au chef, ou simplement une discussion se montrait bénéfique ("« Je suis désolé de tout ce que j’ai fait. » et les villageois le pardonnèrent."), un désherbant était concocté par le jardinier... ou encore les villageois quittaient le village ("Cher chef, Nous vous aimons fort et vous respectons beaucoup, mais depuis trois jours, vous maltraitez nos roses alors nous partons bien loin dans un endroit où l’on peut admirer des couleurs.") ... que de tri à faire parmi ce foisonnement d'idées !

Le second jour, afin de les rendre concrètes, nous avons décidé de mettre en place un jeu de rôle par équipe. Une équipe de villageois, une équipe de jardiniers, une équipe de chefs, une équipe de gardes. Chaque groupe était soutenu par un adulte, et le but était de mettre sur papier tout ce que chaque personnage souhaitait exprimer aux autres sur son ressenti, au moment où nous avions coupé l'histoire en la donnant aux enfants. Au bout d'un certain temps de concertation et de préparation, la réunion au somment aurait lieu, et chaque groupe aurait un tour de parole, tandis que les autres devraient écouter et prendre en note ce qui leur était adressé. Ensuite, un nouveau temps de concertation précèderait la décision finale prise quant aux autres personnages. 
Se mettre à la place d'un personnage afin d'exprimer les émotions de ce dernier ne fut pas toujours un exercice aisé. Comment réussir à se mettre dans la peau du méchant, quand on est soi-même convaincu que ce qu'il fait est mal ? Voilà toute la question du comédien.
C'est ce qui a été le plus compliqué au coeur de cet exercice, notamment pour les chefs : se glisser dans la peau de quelqu'un et de comprendre sa façon de penser pour pouvoir, non pas l'incarner (ça n'était pas le but de l'exercice), mais exprimer de façon juste pour lui ce qu'il ressentait. Sans le juger, sans le blâmer. Réussir à se dire que le temps du jeu, on pense comme le chef, et qu'à la fin du jeu, on se remet à penser comme soi-même. 
Entre reconnaissance, déception, colère, tristesse, les ressentis se sont échangés dans le calme, et les idées ont de nouveau été très inventives : donner au chef la potion désherbante qu'il demandait pour finalement le piéger, créer des zones de fleurs par couleur dans le village, menacer le chef d'être catapulté en dehors du village, ou discuter avec lui de façon plus posée, nous ne manquions pas de possibilités.

Mi-Février : débats et tri

Dix jours plus tard, nous sommes revenues passer deux jours à l'école.

Le premier jour, nous avons affiché sur le tableau des étiquettes élaborées à partir des tous les exercices de la fois précédente. Chacune indiquait des péripéties possibles que nous avions trouvées dans les fins des enfants. Durant toute la séance, nous avons débattu tous ensemble afin d'opérer un premier tri. Pourquoi garder telle action ? Pourquoi supprimer telle autre ? Un enfant était d'accord avec une étiquette, un autre non, il fallait qu'ils discutent pour expliquer leurs arguments. Certains réfléchissaient, changeaient d'avis. Cet exercice, très intellectuel, demanda beaucoup d'énergie et de concentration. Mais à la fin de la séance, nous n'avions conservé que quelques étiquettes.
Certaines ont été catégoriquement retirées assez rapidement (et coupées en deux au moment de les supprimer, sous le regard stupéfait de certain), d'autres ont demandé davantage d'échange et de réflexion. Par exemple, il a été rapidement décidé que l'option "tuer le chef" ne serait pas conservée, en revanche l'idée d'un départ des villageois, ou d'un recours à la loi du talion (les villageois détruisent les roses noires du chef comme vengeance face à la destruction des roses colorées) ont été davantage discutées. De façon générale, les enfants ont été très raisonnables et ont souvent estimé que la discussion pour trouver une entente était une bonne solution. 
Même si cela est une bonne chose, nous avons voulu leur apporter davantage de fantaisie, et leur montrer qu'ils pouvaient également être libres d'imaginer des choses irrationnelles ou extraordinaires.

C'est pourquoi le deuxième jour, nous avons décidé de leur apporter trois scénarios simples, élaborés à partir des étiquettes restantes la veille :
1 - La rébellion : les villageois et les gardes s'associent pour se rebeller contre le chef et décident collectivement de replanter des rosiers multicolores (comprenant des fleurs noires).
2 - La punition : Le chef est puni, il se remet en question et s'excuse.
3 - La bouderie : Le chef s'auto-isole avec ses roses. Les villageois pardonnent le chef.
Ensuite, nous nous sommes lancé dans un travail d'écriture collective pour étoffer chacun de ces trois axes. chacun des trois adultes a traité le premier scénario avec un groupe, au bout de 20 minutes les groupes ont été complètement mélangés et chaque adulte a traité le 2ème scénario avec un second groupe, puis au bout de 20 minutes, un nouveau mélange et le traitement du 3ème scénario.
La contrainte lors de cet exercice était d'ajouter un élément, une action, qui soit extraordinaire. Quelque chose d'inattendu, de soudain, voire de magique (tel que la chute d'une météorite, ou beaucoup plus simplement un chat qui tombe sur la tête d'un garde, par exemple).
Cet exercice a donné naissance à de magnifiques idées remplies d'oiseaux qui parlent, d'arbres magiques, de chef déguisé en lapin rose, d'extinctions de soleil ou encore de chèvres dévoreuses de rosiers. 
Nous les avons ensuite partagées tous ensemble, et avons promis d'élaborer de nouveaux scénarios pour la fois suivante, en prenant en compte le plus possible d'élément écrits en groupe, tout en restant cohérent dans nos récits.
Ces scénario serviraient à deux séances de théâtre forum, dans lesquelles ils interviendraient en tant que spectateurs/acteurs. Voilà sur quoi nous avons conclu la séance : en leur expliquant que dans les scénarios que nous leur jouerions la fois suivante, il faudrait qu'ils soient autant actifs que lorsqu'ils écrivaient des histoires en groupe. Nous avions besoin d'eux, attentifs et inventifs, afin d'écrire cette fin avec nous !

synthèse des idées trouvées dans les textes des enfants
Les étiquettes affichées sur le tableau pour débattre avec les enfants

Mi-Mars : Mises en jeu et décisions

À la mi-mars, après les vacances d'hiver, nous sommes revenues en ayant nous-même fait l'exercice de l'écriture des fins à partir des scénarios donnés, et grâce à la matière apportée par les enfants lors des séances précédentes. Nous sommes arrivées avec six possibilités de fin, car nous avions imaginé un dénouement heureux et un dénouement tragique à chacun des trois scénario.

Nous avons investi la salle des fêtes pour y poser tout le bazard que nous avions pu apporter : un drap blanc pour tenter d'y projeter des ombres, des draps noirs pour obstruer la lumières, des costumes divers et variés, des accessoires loufoques... nous nous sommes créé un espace de jeu, et avons mis en place un espace spectateur pour y accueillir les enfants.

Nous étions 4 comédiennes, dont l'une tenait le rôle de la médiatrice. Sur le côté, à la fois proche du plateau et des spectateurs, elle racontait ce qui se passait, et guidait l'action en énonçant le déroulé de l'histoire. Elle avait un bâton de parole, qu'elle pouvait donner à un enfant s'il en manifestait l'envie. Car c'était là le principe de ce que nous avions mis en place : nous improvisions, selon les histoires racontées à voix haute par la médiatrice, écrites en amont. Mais nous savions qu'il était peu probable que nous jouions les 6 fins apportées, et que des modifications imprévues interviendraient en cours de route. C'est ce à quoi nous voulions pousser les enfants. Ils étaient libres de prendre la parole pour faire remarquer quelque chose qui n'allait pas, pour demander à revenir en arrière et modifier l'action, pour proposer d'ajouter un personnage, ou encore pour jouer eux-même quelque chose qu'ils souhaitaient proposer. Le plus intéressant n'était pas que nous mettions en jeu ce que nous avions écrit, loin de là, mais bien que les enfants interviennent et prennent pleinement le pouvoir d'écriture en direct, concrète, que nous leur octroyions. 

Et ils se sont prêtés au jeu. D'abord timidement, puis de plus en plus enthousiastes. Par deux fois, le village a conclu son histoire sur une grande fête, dont une fois avec les enfants du village voisin, venus aider tous les gens du village aux mille roses, endormis à cause de l'extinction du soleil. C'est là que le plus de spectateurs est monté sur scène. Les rosiers ont été collectivement replantés, et la joie est revenue au village. L'aide des enfants et la replantation collective sont d'ailleurs des éléments qui ont été conservés par la suite.

 

Le second jour, nous avons proposé aux enfants quelque chose de plus cadré, à l'aide d'un canevas reliant toutes les possibilités de fin vues ensemble jusqu'alors. Il était important que nous soyons d'accord à la fin de la séance, c'est pourquoi nous sommes un peu sorties de la phase d'expérimentation pour aller vers celle de l'écriture.

Nous en avons profité pour expliquer aux enfants que ce processus de travail, appelé écriture de plateau, nous l'utilisons souvent. Il consiste à partir d'expérimentations, d'improvisations (comme lors du premier jour) pour aller vers une écriture des scènes qui en est issue. Ainsi, ce que l'on voit sur scène n'a pas été construit à partir d'un texte, mais du travail des comédiens en jeu. C'est une sorte de laboratoire. Et si la première étape de ce travail est très excitante et contient le risque de s'éparpiller en tous sens, lorsque l'on passe à l'écriture il est primordial d'être très attentif à la cohérence de l'ensemble de l'histoire, à son déroulement logique. Pour être sûres de nous cette fois-là, 23 paires d'yeux et 23 cerveaux supplémentaires n'étaient pas de trop !

Une fois que nous avons eu tout le canevas clairement inscrit sur un tableau, nous avons annoncé à nos spectateurs que nous allions jouer toutes les fins écrites dessus, et que nous avions besoin de leur aide pour bien le suivre (qu'on ne se perde pas !), et pour intervenir quand il était temps de passer à une autre fin. Enfin, nous voulions qu'ils soient le plus attentifs possible afin de pouvoir dire ce qui leur plaisait le plus parmi tous ces choix.

Nous sommes sorties de cette séance avec le squelette de la fin du spectacle, bien solide, mais ayant besoin du travail des acteurs et de réflexions dramaturgiques afin qu'il reste cohérent, se retrouve bien agencé, et qu'il tienne la route avec le reste de l'histoire. Nous avions encore de belles heures de travail en perspective !

tableau canevas fins possibles
Pendant la récréation, Anita et Flore réfléchissent au meilleur chemin à emprunter pour réussir à aller au bout des fins dans le temps qu'il nous reste !

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